Au cours de ses premiers mois de vie, Mukesha souriait peu, suçait ses doigts et mangeait difficilement. Ces signes ont d’abord suscité l’inquiétude, puis la crainte d’une malédiction. Aujourd’hui, la fillette va mieux et les signaux disparus. Mais les premiers signes observés chez elle montrent combien il peut être difficile de repérer et de comprendre rapidement les difficultés qui peuvent toucher développement d’un enfant.
Née dans le quartier Rusiga, en commune Cibitoke, dans la province de Bujumbura, à l’ouest du Burundi, Mukeshimana, surnommée « Mukesha », sept ans, fille de Béatrice Ndabitezimana, une femme qui, après plus d’une décennie marquée par des troubles psychiques : la schizophrénie confirmée. Elle l’a conçue dans cet état, d’un auteur inconnu.
A la naissance, rien ne semblait particulièrement inquiétant pour Mukeshimana. Les premières préoccupations sont apparues au cours de ses premiers mois, lorsque son comportement a commencé à attirer l’attention de l’entourage.
« La fillette ne souriait jamais, elle était marquée par la succion des doigts et le manque d’appétit. Son comportement nous avait intrigués », témoigne Joline Congera, voisine de Mukesha parmi les personnes ayant suivi les premiers pas de l’enfant.
L’évolution de la fillette a suscité des inquiétudes au sein de la famille. Ne sachant pas comment interpréter ses comportements, certains proches commencent à s’inquiéter jusqu’au point de penser à une force mystérieuse maintiendrait l’enfant dans un état psychologique inquiétant. « Nous pensions à une malédiction qui frappait notre famille », confie Claude Hacimana, oncle maternel de Mukesha.
Le fait que Mukeshimana soit née d’une mère atteinte de schizophrénie, son comportement a profondément intrigué sa famille et renforcé les interrogations dans la famille et l’incompréhension dans son entourage, contribuant par ce fait à renforcer la stigmatisation dont elle faisait l’objet.
Quand l’incompréhension nourrit la stigmatisation
Le cas de cette fillette illustre une réalité plus large au Burundi, où les personnes présentant des troubles mentaux peuvent encore faire face à l’incompréhension, aux préjugés et à la stigmatisation. Ces perceptions peuvent également influencer la manière dont les familles réagissent aux premiers signes de difficultés psychiques et leur décision de recherche de l’aide ou des soins.
Une étude menée en 2019 par le ministère de la Santé Publique et de la Lutte contre le SIDA dans les provinces Gitega, Ngozi, Rumonge ainsi que dans la mairie de Bujumbura sur l’intégration de la santé mentale aux soins de santé primaires, met en évidence cette réalité.
Selon cette étude en effet, 7 % des personnes interrogées estimaient qu’une personne pourrait attraper un trouble mental par une simple salutation ou le partage d’un repas avec un malade mental, environ 20 % considéraient les maisons de prière comme mieux indiquées pour traiter les troubles mentaux, tandis que plus de 7 % étaient favorables à l’isolement des personnes concernées. De telles représentations peuvent contribuer à la stigmatisation et influencer la manière dont les familles recherchent de l’aide et/ou de l’accompagnement.

Pour Alexis Hatungimana, psychologue, les manifestations inhabituelles chez un enfant doivent être prises au sérieux lorsqu’elles persistent. « Même les petites manifestations doivent faire objet de préoccupation car, s’il n’y a pas d’accompagnement adéquat, elles peuvent évoluer à terme en une maladie mentale déclarée », explique-t-il.
Au-delà du diagnostic, le regard de l’entourage constitue également un enjeu. Dans le cas de Mukesha, son histoire familiale pourrait exposer l’enfant à des représentations négatives liées aux difficultés psychiques de sa mère.
« À mesure que l’enfant grandit dans cet état, il peut se sentir coupable d’être né d’une mère atteinte d’une maladie mentale. Parfois, l’entourage va lui coller à tort l’étiquette de la maladie de sa mère, ce qui peut dangereusement l’affecter », prévient le psychologue.
Le parcours de Mukesha illustre ainsi l’importance d’un repérage précoce des signes inhabituels chez l’enfant. Une évaluation globale permet de mieux comprendre son développement, d’éviter les interprétations hâtives et, lorsque cela est nécessaire, de conduire l’enfant vers une prise en charge spécialisée.
À la recherche d’une explication
Les signes présentés par Mukesha n’ont pas inspiré l’attention des membres de sa famille pour la conduire au Centre psychiatrique de Cibitoke qui pourtant s’occupe avec succès de la santé mentale de sa mère. En revanche, son comportement attire progressivement l’attention de l’entourage, sans que celui-ci ne parvienne à en comprendre l’origine.
Interprétant ces manifestations, Séraphine Niyakire, psychologue, identifie des « signes évocateurs d’un trouble du développement précoce ».
Ce sont selon elle les quelques éléments permettant de mieux comprendre la situation de l’enfant et d’orienter l’analyse vers un trouble du développement précoce. Pour Séraphine Niyakire, certains comportements observés chez Mukesha peuvent notamment traduire des besoins affectifs qui n’ont pas été suffisamment pris en compte.
« Sucer les doigts signifie que l’enfant a manqué d’affection, qu’il veut s’en procurer lui-même. Quant au sourire, comment voulez-vous qu’il affiche du sourire, lui qui a été conçu par accident, sans le sourire de ses parents ou de son entourage après la naissance ? Il commence très tôt à perdre le goût de la vie », estime-t-elle.
Par ailleurs, la précocité des manifestations, leur persistance et leur impact sur le développement de l’enfant doivent être pris en considération dans leur approche globale.
Cette interprétation rejoint, sur certains points, les travaux du médecin psychiatre français Boris Chaumette. Dans son livre intitulé « Schizophrénie et Génétique : Un ADN de la folie ?» , paru en janvier 2024, il souligne l’importance de la période de développement fœtal dans la construction du cerveau de l’enfant. Selon lui, des perturbations survenant durant cette période peuvent avoir des conséquences sur le développement cérébral et comportemental.
Selon Séraphine Niyakire, Mukesha présente un grand risque de développer une maladie mentale pour plusieurs raisons : être conçu sans la volonté de sa mère, le manque d’affection parentale pré et post natale, etc. Par ailleurs, le fait que sa mère ait des troubles mentaux a des incidences sur le développement psychique de l’enfant. En effet, les études combinées au niveau international évoquent 5 à 10% de risque associé aux troubles mentaux d’un parent.
Un trouble encore difficile à identifier
À proprement parler, aucune explication claire et tranchée ne permet aujourd’hui d’établir l’origine du trouble du développement précoce évoqué chez Mukesha. Les psychologues interrogés s’accordent à confirmer que l’apparition précoce de certaines manifestations peut être liée à des difficultés survenues pendant la grossesse ou au cours des premières mois de vie. Sans accompagnement adapté, ces difficultés peuvent affecter le développement de l’enfant.
En général, les troubles du développement constituent un enjeu de santé qui peut apparaître dès les premières années de vie. Ainsi dans sa publication de 2026, le Bureau Régional de l’OMS pour l’Afrique, affirme : « Les premières années de vie permettent de poser les bases de la santé, de l’apprentissage et du bien-être tout au long de la vie. »

À Cibitoke, la dimension de la santé mentale connaît une évolution. Un centre neuropsychiatrique implanté sur place accueille entre 80 et 100 patients chaque mois selon le responsable du Centre. Mais cette apparente performance cache une préoccupante réalité : aucun cas de l’âge de Mukesha n’a encore été enregistré en consultation. Plus d’un se demandent si les enfants seront épargnés par les troubles psychiques ou si leurs souffrances restent simplement invisibles.
Une porte ouverte sur le changement
Elysée Habonimana, est une voisine de Mukesha, Ayant connu le parcours pschique de sa mère, décide de se rapprocher de l’enfant. A chaque passage devant la maison, la fillette attire son attention. Habonimana adopte alors une méthode la plus simple pour établir le contact : les salutations, encore et encore. Ainsi les deux individus parviennent à briser la distance : « Chaque fois que je passais, je la regardais, angoissée. Je me rappelle de la fragilité de la santé mentale pour sa mère, je m’engage à me familiariser avec elle, jusqu’à ce qu’elle vienne chez moi », se rappelle Habonimana.
Petit à petit, les « bonjours » d’Elysée Habonimana ont fini par porter leurs fruits. Mukesha a franchi la porte de sa voisine. Ce qui n’était au départ qu’un échange de salutations allait ouvrir bien plus qu’une porte : un espace où la fillette pouvait manger, jouer et simplement être une enfant parmi les autres.
L’état de l’enfant s’améliore progressivement jusqu’à ce que la communauté s’en rende compte. Mukesha joue avec les autres, manifeste sa joie et participe davantage à la vie autour d’elle. Ainsi, la famille se félicite pour cette évolution de surcroît dû à l’accompagnement psychosocial.

Au-delà de son cas, les professionnels de santé mentale soulignent le rôle de l’entourage dans le parcours d’un enfant confronté à des difficultés psychiques ou développementales. « le rôle de la communauté reste crucial, le défi majeur est de savoir quand et comment intervenir. « L’éducation collective des enfants est une valeur burundaise à respecter, et une affaire de tout le monde », indique Godelive Nimubona, psychiatre, qui appelle à des actions en synergie. De simples gestes comme un repas partagé, un jeu avec d’autres enfants ou simplement une porte ouverte peuvent contribuer à rompre l’isolement et à offrir à l’enfant un cadre plus sécurisant pour grandir. « En matière d’accompagnement communautaire, on n’a pas besoin de longues études », rappelle la psychiatre Godelive Nimubona.
Grandir, jouer, aller à l’école
N’eut été la précarité de la famille en termes de ressources, la fille aurait déjà dû prendre le chemin de l’école dès l’année scolaire 2025-2026. Cela n’a pas été possible. Mais le Centre de Santé Psychiatrique se veut rassurant quant à la suite. « Sa maman n’a pas les moyens de payer les frais de scolarité de sa fille. Elle se bat pour avoir de quoi la nourrir et payer le loyer. Nous sommes en train de négocier comment intégrer l’enfant dans le groupe SOS, qui va se charger des frais et du matériel scolaire.» affirme Jean Norbert Munyentwari à la tête de cette structure de soins. Mukesha peut dire merci pour cette intention, les habitants de Busiga ont fourni le nécessaire. Elle étudie à l’Ecole Fondamentale de Busiga et embrasse désormais une vie d’école, des apprentissages et de l’espoir parmi les autres enfants.























