Présentées depuis plusieurs années comme un moteur du développement communautaire au Burundi, les coopératives collinaires se retrouvent aujourd’hui au cœur d’une vive polémique. Le président de l’observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques au Burundi (OLUCOME), Gabriel Rufyiri, accuse les autorités burundaises d’avoir transformé ces structures de solidarité économique en instruments politiques au profit du parti au pouvoir. Derrière les chiffres et les financements publics, l’organisation anti-corruption dénonce une gestion opaque qui, selon elle, prive de nombreux citoyens d’un accès équitable aux ressources de l’État.
Au Burundi, les coopératives occupent depuis longtemps une place importante dans la vie économique des populations rurales. Dans plusieurs collines du pays, elles permettent aux familles de mutualiser leurs moyens de production, d’acheter du bétail, de développer des cultures communautaires ou encore de lancer de petites activités génératrices de revenus.
Pour de nombreux citoyens vivant dans les zones rurales, ces coopératives représentent souvent l’unique espoir d’améliorer leurs conditions de vie. Certaines familles y voient la possibilité d’accéder à un crédit, d’acheter une chèvre, une vache ou des semences agricoles afin de subvenir aux besoins du ménage.
C’est dans cette logique que le gouvernement burundais a lancé, à partir de 2019, un vaste programme de soutien aux coopératives collinaires. Selon les chiffres avancés par l’ observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques au Burundi (OLUCOME), chacune des 2 911 collines du pays aurait bénéficié d’un financement initial de 10 millions de francs burundais issus du budget général de l’État.
Mais pour l’organisation anti-corruption, cette initiative, qui aurait pu devenir un levier majeur de lutte contre la pauvreté, se serait progressivement transformée en un outil de contrôle politique.
« Derrière les coopératives Sangwe, des enjeux politiques »
Lors d’un point de presse anime ce mardi 19 mai 2026, Gabriel Rufyiri a affirmé que l’OLUCOME avait été « sidérée » de découvrir ce qu’il qualifie de politisation des coopératives collinaires Sangwe.
« Nous avons été sidérés de constater que derrière les coopératives collinaires Sangwe se cachaient en réalité des enjeux politiques », a-t-il déclaré.
Selon lui, dans plusieurs localités, les comités de gestion des coopératives Sangwe seraient dirigés par des représentants locaux du parti au pouvoir. Ces derniers centraliseraient les rapports et superviseraient les activités des coopératives au niveau des collines.
L’OLUCOME affirme également qu’une deuxième tranche de financement public aurait été débloquée. Certaines collines auraient reçu sept millions de francs supplémentaires, tandis que d’autres auraient bénéficié de dix millions additionnels. Au total, plus de 58 milliards de francs burundais auraient déjà été injectés dans ces structures.
Pour Gabriel Rufyiri, le problème ne réside pas dans l’appui financier accordé aux coopératives, mais dans le fait que ce soutien bénéficierait principalement à des structures liées au parti au pouvoir.
Des citoyens exclus des financements publics
Des citoyens non affiliés au parti au pouvoir craindraient d’être marginalisés dans l’accès aux projets financés par l’État.
L’OLUCOME estime que cette situation crée un sentiment d’injustice au sein de la population. L’organisation rappelle qu’il existe de nombreuses autres coopératives au Burundi qui ne reçoivent pourtant aucun financement comparable.
« L’argent public appartient à tous les citoyens et non à un parti politique », insiste Gabriel Rufyiri.
Pour lui, l’État burundais devrait garantir une égalité de traitement entre tous les citoyens, conformément à la Constitution et aux principes du multipartisme.
Les critiques de l’OLUCOME se sont intensifiées après la diffusion d’un message daté du 13 mai 2026 adressé aux membres des coopératives collinaires Sangwe dans la province de Bujumbura. Selon l’organisation, ce document aurait été transmis par un responsable provincial du parti au pouvoir, illustrant ainsi l’implication directe des structures partisanes dans la gestion des coopératives.
L’ANACOP pointée du doigt
L’organisation anti-corruption critique également le fonctionnement de l’ANACOP, l’Agence Nationale de Promotion et de Régulation des Sociétés Coopératives.
Créée pour assurer le suivi et le contrôle des coopératives, cette institution ne disposerait pas, selon Gabriel Rufyiri, des moyens nécessaires pour accomplir efficacement sa mission.
Pourtant, l’article 88 de la loi portant création de l’ANACOP prévoit un fonds d’appui destiné aux sociétés coopératives. Mais, selon l’OLUCOME, ce fonds n’aurait jamais été mis en place depuis la création de l’agence en 2017.
L’organisation dénonce également l’absence de contrôles financiers rigoureux. D’après la loi, chaque coopérative devrait produire des rapports annuels et tenir une comptabilité conforme aux normes en vigueur, notamment lorsque les montants gérés dépassent 50 millions de francs burundais.
Or, selon Gabriel Rufyiri, plusieurs coopératives collinaires Sangwe ne présenteraient pas régulièrement leurs rapports financiers.
Des soupçons de mauvaise gestion
L’OLUCOME affirme que les fonds publics alloués aux coopératives servent principalement à financer l’achat de bétail, notamment des vaches et des chèvres, ainsi que certaines activités agricoles.
Mais l’organisation accuse certains responsables locaux de gérer ces ressources « comme s’il s’agissait de leur propre argent ».
Pour plusieurs observateurs, l’absence d’audits indépendants et de mécanismes de contrôle efficaces pourrait favoriser les détournements ou les abus dans la gestion des fonds publics.
Face à cette situation, l’OLUCOME réclame un audit indépendant sur la gestion des financements accordés aux coopératives collinaires. Elle demande également que les responsables d’éventuels détournements soient poursuivis devant la justice.
Des demandes de transparence et d’inclusion
Parmi les recommandations formulées par l’OLUCOME figurent notamment la publication des critères d’attribution des financements, le renforcement des mécanismes de gouvernance et une séparation claire entre les activités de l’État et celles des partis politiques.
L’organisation appelle également à rendre les coopératives plus inclusives afin qu’elles profitent à tous les citoyens, indépendamment de leur appartenance politique.
Pour Gabriel Rufyiri, les coopératives devraient rester des instruments de développement communautaire et non devenir des outils de mobilisation politique.
Jusqu’à présent, les autorités burundaises n’ont pas officiellement réagi à ces accusations. Mais dans un pays où les coopératives sont présentées comme un pilier du développement économique local, les révélations de l’OLUCOME alimentent désormais de nombreuses interrogations sur la transparence dans la gestion des ressources publiques et sur l’équité dans leur distribution.

























